O INCERTO LUGAR DA RÚSSIA NA EUROPA

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O INCERTO LUGAR DA RÚSSIA NA EUROPA, Marc Ferro

(In: Le Monde Diplomatique, no 475, octobre 1993, p. 6)

Il y a quelques mois, alors que l’Etat sovietique avait disparu, que la
puissance de la Russie paraissait sérieusement entamée, que l’effondrement
des régimes communistes semblait signifier leur disparition, l’on fut surpris
par le soutien apporté par Moscou au régime de Belgrade. Même si cet appui
à la Serbie ne fut pas inconditionnel, on prenait conscience que, malgré les
bouleversements, la Russie renouait d’anciennes alliances, comme si les
constantes de la vieille diplomatie s’étaient révélées les plus fortes. Y aurait-il
donc une continuité entre le régime communiste et celui du président Boris
Eltsine? Cette question que se posent les capitales occidentales s’accompagne
d’une autre interrogation: la Russie a-t-elle sa place dans le concert europeen?,
avec son corollaire: que signifie l’Europe pour la Russie?

Trois facteurs expliquent le soutien de Moscou à la Serbie. En premier
lieu, survit nécessairemente une connivence entre les dirigeants ex-communistes
de Russie et ceux de la “nouvelle Yougoslavie”: ils se comprennent à demi-mot.

Ensuite, la renaissance du nationalisme russe renoue logiquemente avec
le panslavisme qui a toujours considéré la Serbie comme le “petit frère” – ce
que n’ont jamais été les Polonais, les Slovaques ou les Tchèques. Lors du grand
soulèvement serbe contre l’Empire ottoman au début du dix-neuvième siècle,
Saint-Pétersbourg étendit sa protection aux insurgés, avant que le tsar Nicolas
1er n’oblige les Turcs à reconnaître l’autonomie interne de la Serbie, premier
pas vers l’indépendance. Lorsque, en 1907, l’empire austro-hongrois annexa
la Bosnie-Herzégovine (que la Serbie considérait comme son extension naturelle),
l’hostilité résolue de Saint-Pétersbourg encouragea un micro-panslavisme –
toujours vivant – qui déboucha sur l’attentat de Sarajevo en 1914.

Dernier facteur explicatif de l’axe Moscou-Belgrade, encore plus ancien
que le précédent, l’appui donné par le tsar Pierre le Grand aux orthodoxes
serbes contre les persécutions islamiques. En signe de reconnaissance, ils
effectueront un pèlerinage à Zagorsk (près de Moscou) dès 1730. Si la France
a pu se considérer longtemps comme à l’origine de la création de la Yougoslavie
au lendemain de la première guerre mondiale, c’est bien la Russie qui assume
le rôle de “petite mère”.

Cet exemple suffit à montrer les permanences de la politique
internationale, par-delá les fluctuations conjoncturelles. Ces permanences, on
peut les relever aussi dans les fluctuations conjoncturelles. Ces permanences,
on peut les relever aussi dans les rapports de la Russie avec la France et plus
largement avec l’Europe comme entité.

Entre Paris et Saint-Pétersbourg, le moment crucial est la seconde moitié
du dix-huitième siècle. 1750 Jusque-là, les Turcs, les Polonais, voire les Suédois,
jouaient pour les Bourbons le rôle d’alliés de revers contre les princes dont la
puissance s’enracinait en Europe centrale; les Russes étaient alors les ennemis
des amis de la France. Mais la montée en puissance de la Prusse, qui menaçait
la Pologne catholique, provoqua la grande alliance franco-russe entre Elisabeth
et Louis XV. Pour la première fois depuis François 1er, Paris abandonnait
constantinople au profit de la Russie dont elle orientait ainsi l’expansionnisme
de l’ouest vers le sud-ouest.

Cet axe fut consolidé par la lutte engagée par Paris contre l’hégémonie
économique et coloniale du capital anglo-hollandais et lorsque la Révolution
et l’Empire se heurtèrent à la coalition des puissances centrales et du capitalisme
anglais. Le baiser de Tilsit, échangé en juin 1807 entre Napoléon et le tsar
Alexandre 1er, était dans la nature des choses, même si le tempérament des
hommes rendit illusoire cette deuxième alliance franco-russe.

Celle-ci fut néanmoins renouée plus tard dans le siècle et permit de faire
front en Europe à tous les systèmes imaginés par Bismarck. L’histoire plus
récente est connue, mais on peut en rappeler quelques épisodes: à peine le
réarmement allemand menace-t-il en 1934, que Louis Barthou, ministre des
affaires étrangères, retrouver le chemin de Moscou, dès 1944, alors que l’emprise
américaine met en peril la puissance coloniale française, De Gaulle fait le
même voyage. Et chaque fois, la Pologne fut sacrifiée…

Dans ces rapports, la France se retrouva toujours en position de
demandeur. La Russie n’est d’elle même intervenue en Europe qu’au temps de
la Révolution française et après la victoire sur l’Allemagne nazie. Est-elle donc
étrangère à ce continent? Y appartient-elle? Telles sont les questions qui hantent
aussi bien la Russie que l’Europe.

Les questions peuvent paraître vaines. Quelle société mieux que la russe
connaît les grands classiques, Balzac ou les impressionnistes, Schiller ou
Molière? Et qui sont plus familiers à Londres ou à Paris que Tchekhov,
Stravinski, Eisenstein, les danseurs du Bolchoï ou les athlètes russes? Depuis
le plus lointain passé, de nombreux liens dynastiques ont soudé la Russie au
reste du continent: Anne de Kiev épousant Henri de France en 1051, sans
parler des unions avec les Hanovre, les princes scandinaves, jusqu’au mariage
du dernier tsar Nicolas II – dont la fille serait la filleule de l’empereur Guillaume
II – avec Alix de Hesse.

Personne ne doutait de l’appartenance de la Russie à la grande famille
européenne quand la Russie tsariste participait à des coalitions de l’époque de
Frédéric II à celle de la Sainte-alliance, du siège de Paris en 1814 à la Grande
Guerre. Mieux, elle s’intégrait au “concert européen” durant les expéditions
d’outre-mer, en Chine par exemple, contre les Boxers en 1900. Quand la Russie
est vaincue par le Japon en 1905, c’est bien l’Europe tout entière qui se sent
humiliée par cette défaite de l’”homme blanc”. Durant tous ces siècles, c’est
l’Empire ottoman qui est perçu comme un monde étranger: la frontière qui fait
sens est celle qui sépare la révolution bolchevique pour que le clivage sépare
l’Est de l’Ouest.

Etrange paradoxe! Après 1917, plus la Russie – et ensuite l’Union
soviétique – se fait européenne, plus l’on s’en écarte et certains n’hésitent pas
à la rejeter en Asie. Quoi de plus européen, en effet, que le marxisme des partis
sociaux-démocrates – qui’ls se réclament de Karl Kautsky ou de Rosa
Luxemburg? Et connaît-on panthéon plus européen que celui que élève ses
premières statues à Danton ou à Robespierre? Et des livres d’histoire plus
imprégnés par la culture du Vieux Continent que les manuels soviétiques qui
glorifient Jeanne d’Arc, le philosophe italien Tommaso Campanella ou Denis
Diderot?

Cette “européanité” de la Russe soviétique se voulait à double sens
puisque, avec la création de l’Internationale communiste en 1919, les partis
communistes – dont les plus puissants sont européens y jouent les relais de la
pensée marx-leniniste. Jusqu’en 1923 au moins, c’est aux PC d’Allemagne, de
Hongrie et de France qu’est dévolue la mission de prendre le relais de la révolution
mondiale.

Or c’est précisément à partir des années 20 que l’Ouest redécouvre le
caractère asiatique de la Russie. Certes, le trait n’était pas nouveau, Voltaire
ou Michelet l’avaient énoncé, mais il sera désormais massivement repris, y
compris par les marxistes que dénoncent, au nom de Marx, le “mode de
production asiatique” que Staline met en place. L’engagement de Hitler contre
le bolchevisme sera présenté comme la lutte de la civilisation contre l’Asie:
durant l’été 1941, les caméras allemandes des services de Goebbels sélecionnent
les prisionniers soviétiques à faciès mongol pour montrer le “véritable enjeu” de
la guerre.

A peine oublié, à l’heure de Stalingrad et de la victoire sur le nazisme, le
caractère asiatico-bochevique de l’expansionnisme soviétique soude à nouveau
les Etats européens. Les accords entre l’Italien Alcide De Gasperi, l’Allemand
Konrad Adenauer et le Français Robert Schuman, tous trois démocrates-
chrétiens, expriment à la fois la volonté d’intégrer la République Fédérale à
l’Ouest – et d’éviter une répétition des événements de Corée – et la détermination
de contrecarrer la puissance des partis communistes dans deux de ces pays.

Désormais, l’URSS apparaît comme l’anti-Europe, incarnant le
totalitarisme et la séparation entre l’Europe de l’Est et l’Occident. Le cri de
cette autre Europe, à Budapest en 1956 ou À Prague en 1968, confirme que
l’URSS est un pays étranger, figé dans l’absurde et l’horreur, enfermé dans
son communisme bureaucratique. Contre toute attente, le système se transforma
de l’intérieur: la société secoua le carcan politique et finit par en détruire les
cadres. A l’écoute de M. Mikhaïl Gorbachev, l’Occident eut d’abord l’impression
que la Russie aspirait, unanime, à réintégrer la “maison commune” dont elle
s’était séparée; puis, au cosmopolite et à l’occidentaliste Gorbachev fut opposé
Boris Yeltsin, Russe et nationaliste. A nouveau l’Ouest s’interrogea gravement:
la Russie était-elle encore capable de s’amalgamer à l’Europe?

Georges Nivat l’a exprimé avec justesse: “Il ne s’agit pas de savoir si la
Russie va rentrer en Europe, une variante de cette Europe variée, mais
d’admettre qu’elle est Europe et qu’il suffit qu’elle le veuille, soit soi-même,
pour qu’Europe elle soit.” Ce choix n’a cessé de hanter le pays, mais il se pose
en termes nouveaux depuis que s’est effondré le mythe russe, cette idée que la
Russie était prédestinée à incarner la quête d’une fédération relativement
homogène où les non-Russes représentent moins de 20% de la population.
Notons que le débat sur l’identité russe a toujours exclu une conception
ethnique de la nation. Même aux temps de la russification, sous Alexandre III
et Nicolas II, l’objectif principal était de lutter contre les clergés catholiques en
Pologne ou protestant dans les pays baltes et en Finlande, dont l’Eglise
orthodoxe craignait le prosélytisme. C’est l’orthodoxe qui était au coeur de
l’identité russe et qu’il fallait protéger.

Le coup d’envoi du débat sur l’identité et le rapport à l’Europe fut donné
par Piotr Tchaadaev dans la revue Télescope en 1836. Au lendemain des
révolutions de 1830, il proclamait que la Russie devait tout à l’Occident et à
l’Orient, “mais qu’elle n’avait rien donné au monde”. Ce cri de douleur était
aussi une manière de nier que le passé était aussi admirable que le proclamaient
les tsars: Nicolas 1er le comprit qui taxa Tchaadaev de fou et envoya son
éditeur au Goulag de l’époque en Sibérie. Ce “dissident” du tsarisme voyait
l’Occident s’émanciper, se dégager de l’emprise des Eglises, accélérer sa marche
vers le progrès. Attaché à l’unité intellectuelle et morale du continent, il pensait
que celui-ci avait vocation à étendre sa civilisation – respect de la personne,
protection des libertés individuelles, attention portée aux libertés individuelles,
attention portée à l’enseignement et à la culture – à la planète entière. Pour le
plus radical des occidentalistes, Vissarion Bielinski, la Russie servile et
autocratique, avec ses popes et ses mendiants, “avec ses pauvres diables de
soldats en faction”, ne pouvait atteindre ces objectifs. Il fallait changer tout
cela, et seul le socialisme – celui de Saint-Simon, de Proudhon, bientôt de
Marx – était l’Idée ou plutôt le Savoir nécessaire pour atteindre ce résultat.

Dans l’autre camp, Ivan Kireesviski donnait, en 1845, dans Le Moscovite,
la première formulation d’ensemble de la doctrine slavophile. II disait son
hostilité à cet occidentalisme héritier de la Renaissance et des Lumières qui
amputerait l’homme russe de sa dimension spécifique qui est l’orthodoxie. Il
cherchait une voie russe pour mettre fin au conservatisme tsariste et permettre
au peuple de s’épanouir.

Il est significatif qu’Alexandre Herzen (…) a préconisé un socialisme
russe, se plaçant ainsi à l’intersection de deux courants qui devaient se perpétuer
jusqu’à la révolution bolchevique. En 1927, le prince Troubetskoï formula une
nouvelle variante de la théorie slavophile: loin d’être fille de l’orthodoxie, la
société s’ancre dans des traditions russo-touraniennes, voire eurasiennes. Ainsi
sont revalorisées les thèses sur la nature asiatique de la Russie mais débarrassées
aussi bien de la conception ombrageuse et cocardière de la nation que de
l’intolérance orthodoxe. Ce courant était particulièrement hostile à
l’occidentalisme hérité de Pierre le Grand dont le marxisme serait le dernier
avatar et qui fait du Russe un étranger dans son propre pays. Cette vision, qui
ne s’accommodait avec le régime soviétique que pour autant qu’elle se retrouvait
dans sa volonté de puissance, mêle désormais les eaux des nostalgiques de
l’ancienne grandeur.

GLOSSÁRIO

entamée: danificado
surpris: surpreendidos
bouleversements: levantes
renouait: reconecta-se
soutien: apoio
renoue: revive
soulèvement: levantamento.
n’oblige: não é negativo. exigiram o reconhecimento.
lendemain: dia seguinte.

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